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Edwige FEUILLERE (1907 / 1998)

Edwige Feuillere

Elle porte le nom d’une des premières reines de la chrétienté. Elle sera “La reine des Neiges, du Sang, de la Volupté et de la Mort” dira d’elle son ami Jean Cocteau. Elue la Femme la plus distinguée de Paris en 1952, Edwige Feuillère incarnait l’élégance, le prestige, la tenue.

Son parcours fut riche de rencontres, mais comme elle le dira elle-même dans ses mémoires, sa destinée devait finalement s’appeler “solitude”.

A l’instar de son amie Maria Casares, le cinéma ne répondra pas à ses aspirations les plus profondes, mais elle y aura tout de même laissé une trace indélébile. Inoubliable dame au camélia, interprète chère à Paul Claudel, à Jean Giraudoux ou à Jean Cocteau, amie jusqu’à la mort de Jean Marais, partenaire attitrée de Pierre-Richard Wilm, elle aura aussi aidé nombre de jeunes acteurs à lancer leur carrière (Gérard Philipe, Jean-Claude Pascal, Laurent Terzief, Gérard Barray, Alain Delon …)". 

F37 - Edwige Feuillère, ou l'humeur vagabonde …

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Vigette …

La petite Edwige Louise Caroline Cunati-Koenig naît à Vesoul le 29 octobre 1907 avec la nationalité italienne. En effet, son père, Guy Cunati, catholique convaincu, ingénieur, est un Italien de la région de Milan. C’est un homme qui aime la vie, un séducteur. Sa maman, Berthe Koenig, de confession protestante, est d’origine lorraine; une maman présente mais " … enfermée dans la raideur. Je crois que je ne l’ai jamais vu sourire".

Enfant unique, elle n’aime guère son prénom qui fait rire ses petites camarades. On la surnommera longtemps Vigette.

De sa mère, et de sa grand-mère, toutes deux couturières , Edwige aura hérité l’élégance patricienne qui était son image de marque.

Les affaires de Guy ne sont pas florissantes : deux faillites successives. Avec l’aide de la mère de Berthe, le jeune couple et leur fille s’installent à Talant, une commune au nord de Dijon. La jeune Edwige fréquente une école privée très huppée où, non baptisée, elle a du mal à être acceptée.

  1914. Pour la petite fille de 7 ans, la guerre est un drame. Son père, natif du camp d'en face, est mobilisé en tant que Français, sur le front d’Italie. Il part en lui murmurant "Ne sois pas comme ta mère, apprends à être heureuse". Elle passera ces sombres années de guerre dans  la maison familiale de son père, surplombant le lac de Varèse.

En août 1918, elle regagne la France avec sa mère et se retrouve à Dijon. Au lycée, elle est toujours “l’exclue”. On la choisit néanmoins pour jouer «Riquet à la Houppe» lors d’une fête scolaire. Pour la première fois, son prénom ne fait plus rire. Elle se tire fort bien de cette première prestation, et d’autres rôles lui seront confiés. Elle sait qu’elle a trouvé sa voie, mais maman Berthe s’y oppose formellement, allant même jusqu’à lui faire interrompre ses études.

De Cora Lynn à Edwige Feuillère …

A 18 ans, Edwige choisit de devenir officiellement française. Elle est admise à l’Union Chrétienne des jeunes filles de France à Paris, où elle arrive le 30 septembre 1928. Un heureux hasard lui fait rencontrer Georges ChamaratGeorges Chamarat, membre du jury, qui lui conseille de tenter l’entrée du conservatoire en présentant une scène de «La Parisienne». Reçue pour deux classes, elle suivra les cours de déclamation et de chant. Ses camarades se nomment alors Jean-Pierre Aumont, Janine Crispin, Jean Martinelli, Simone Renant. De Raphaël Duflos, son premier maître, elle se rappellera toute sa vie son "Respire la virgule !". Georges Leroy, son second professeur, voulait dans un premier temps la cantonner dans les rôles de soubrette !

Pour assurer le quotidien, Edwige exerce des petits boulots. Elle fait ainsi la connaissance d’un jeune élève de la classe de Leitner, Pierre FeuillèrePierre Feuillère, garçon fragile, se réfugiant dans des paradis artificiels, flirtant avec la mort. Elle l’épouse pourtant le 24 décembre 1930. Très cultivé, il la conseillera dans ses lectures et lui apportera beaucoup sur le plan intellectuel. Il lui présentera Sylvain Itkine , "…une de ces amitiés masculines auxquelles j’attache tant de prix". La jeune épousée se donne du mal pour décrocher quelques petits rôles : interdiction de jouer sur une scène parisienne si l’on est au Conservatoire. C’est donc sous le pseudonyme de Cora Lynn qu’elle chante dans une revue de Rip au théâtre Daunou puis dans «Le roi Pausole» aux Bouffes-Parisiens. Ce sera sous ce nom que le public fait sa connaissance.

Elle fait également de la figuration pour le cinéma, dans la première version de «Mam’zelle Nitouche» (1931) réalisée par Marc Allégret. A la Comédie Française, gratifiée d'un premier prix de comédie, elle est convoquée immédiatement par l'administrateur, Emile Fabre, qui l’incite à adopter le nom d’Edwige Feuillère. Pierre accepte avec fierté, ne se doutant pas combien un jour il pourra en souffrir. Car le couple se séparera, le mari ne supportant plus la notoriété de sa femme. En 1945, il se donnera la mort entraînant avec lui sa seconde épouse, et ayant pris soin, la veille, de venir dire adieu à “son” Edwige.

Le 2 novembre 1931, notre comédienne fait ses premiers pas sur la scène de la salle Richelieu dans le rôle de Suzanne du «Mariage de Figaro» aux côtés de Berthe Bovy, d’ André Brunot et de Cécile Sorel. Elle est  étiquetée “coquette, jeune première, utilité”. Mais comment résister aux appels vibrants du 7ème art qui offre des cachets dix fois supérieurs à ce que l’on touche en jouant sur les planches ? Ce sera d’abord un court métrage, «La fine combine», (1931) face à un débutant : Fernandel. Trois opus suivront rapidement : «Le cordon bleu» (1931), «Monsieur Albert» (1932) et «Matricule 33» (1933), tous dirigés par Karl Anton …

Une carrière à deux têtes !

Edwige privilégiera avant tout sa carrière théâtrale qui, à cette époque de l’avant guerre, était loin de “nourrir ses brebis” … A cause de cela, elle viendra au 7e art, par nécessité souvent, par choix quelquefois, par désir plus rarement.

Auparavant, elle quittera la Comédie française en gagnant son procès, ne se sentant pas à l’aise avec les règles rigides de la grande maison. Mais elle n' abandonne pas les planches pour autant. Elle est demandé par Edouard Bourdet pour jouer «La prisonnière». Mais Edwige Feuillère, pour le grand public, c’est en tout premier lieu «La dame aux camélias» d’Alexandre Dumas fils. Elle s’est glissée dans le personnage de Marguerite Gauthier à de nombreuses reprises et Pierre Richard Willm, Jacques Berthier, Bernard Lancret, Jacques Daqmine, Yves Vincent, Jean-Claude Pascal et Paul Guers garderont tous le souvenir d’avoir incarné dans ses bras un romantique Armand Duval.

Reine incontestée des scènes parisiennes, elle aura même sa propre compagnie. Puis, elle fera la connaissance de deux hommes qui compteront pour elle et dont elle sera l’amie fidèle toute sa vie. Jean Cocteau vient d’écrire «L'aigle à deux têtes» (1946) pour Jean Marais et la choisit pour être Natasha, la reine désespérée de ce sombre drame.

Pour Paul Claudel, elle sera Ysé dans «Le partage de midi» au sein de la troupe Renaud-Barrault, remportant un immense succès à Paris et à l'étranger, recevant notamment un extraordinaire hommage de la presse anglaise.

Et nous ne saurions oublier son rôle, ultérieur, de «Folle de Chaillot», puisqu’il est tout simplement … inoubliable.

Le cinéma …

Venons-en à sa filmographie, si abondante que nous évoquerons essentiellement les films dont elle aura gardé un souvenir positif …

  • «Le cordon bleu» (1931) : adaptée par le spirituel Saint-Granier, cette histoire marque son premier vrai contact avec le cinéma.
  • «Monsieur Albert» (1932) : pour le plaisir d’avoir rencontré Noël-Noël, Betty Stockfeld, et Véra Baranovskaia.
  • «Toi que j’adore» (1933) : , tourné à Berlin en 1933, il lui permet de sympathiser avec Magda Schneider qui tenait le même rôle qu’elle dans la version allemande.
  • «Ces messieurs de la santé» (1933) : Raimu en personne,  rencontrée quelques années plus tôt, l’a demandée. Elle en sera fière toute sa vie.
  • «Golgotha» (1934) : Julien Duvivier lui propose une participation très courte au milieu d’une distribution éblouissante, comme épouse de Ponce-Pilate, alias Jean Gabin.
  • «Stradivarius» (1935) : Pierre-Richard Willm sera nombre de fois son amoureux, sur les planches comme sur l’écran, et restera un ami proche dans la vie.
  • «Sans lendemain» (1939) : l'opportunité de trois merveilleuses rencontres, avec Max Ophuls, avec le séduisant Georges Rigaud, et "avec Eugen Schufftan qui fut un merveilleux chef-opérateur".
  • «La duchesse de Langeais» (1941) : adapté du roman de Balzac, dirigé par Jacques de Baroncelli, agrémenté d'un joli dialogue de Jean Giraudoux qu’Edwige cotoyait souvent à cette époque.
  • «Lucrèce» (1943) : pas La Borgia, mais l'héroïne d'une fiction inspirée d’un fait divers réel : un jeune lycéen s’était fait passer pour son fils. Léo Joannon en fera un film et le tendre Jean Mercanton campera ce jeune à l’esprit romanesque.

Enfin ses deux derniers rôles offerts par Guy Gilles ( «Le clair de terre» en 1969) et Patrice Chéreau («La chair et l’orchidée» en 1974) lui plairont assez pour que nous les classions dans cette catégorie.

Ca sent le soufre …

Citons également quelques oeuvres qu’elle aura eu plaisir à tourner "parce que c'était difficile". Elle s’en tirera avec délicatesse et sans jamais tomber dans le piège de la provocation …

  • «Olivia» (1950) : drame au sein d'un pensionnat de jeunes filles, qui effleure à peine le sujet de l’homosexualité féminine, sur fond de littérature … Edwige est Julie la belle co-directrice, dont le charisme attire toutes les jeunes filles en fleur.
  • «Le blé en herbe» (1953) : adaptée du roman de Colette par Claude Autant-Lara, cette œuvre, décrétée amorale, aura soulevé des tollés de la part des bien-pensants ! Une femme d’âge mûr s'autorise une aventure avec un adolescent. Le film sera interdit à la télévision et provoquera un conflit de censure aux USA. Il recevra tout de même à l’unanimité le grand prix du cinéma.
  • «En cas de malheur» (1957) : un très beau rôle pour notre héroïne qui campe très justement l'épouse malheureuse de Jean Gabin. Délaissée au profit de Brigitte Bardot, elle saura se maintenir à sa place avec dignité.
D'autres enfin …

Edwige Feuillère avait joué la pièce «L’aigle à deux têtes» (1946) avec bonheur mais le film venait trop vite (1947)  : "J’étais trop imprégnée par la dramaturgie du théâtre ; le film en a pâti …".

Dans «Lucrèce Borgia», réalisé par Abel Gance en 1935, on voit notre vedette nue lors d'une scène qui n’était pas prévue dans le scénario original. Mais la piscine attendue avait été économiquement remplacée par un petit bassin de 80 cm de profondeur. A quoi tient le succès d’un film !

Laissons l'intéressée tirer un trait lucide sur son parcours cinématographique : "Je crois que j’ai aimé certaines séquences, mais il n’y a pas un film qui m’ait donné une entière satisfaction, et dont je puisse me dire fière maintenant en l'évoquant".

Le petit écran …

Edwige choisira des fictions grand public mais de qualité pour apparaître sur notre lucarne familiale. Souvenons nous des «Dames de la côte», (1979) et du «Chef de famille» (1982), deux feuilletons signés Nina Companez. Elle enchaînera avec «Un château au soleil» de Robert Mazoyer (1988), «Cinéma» (1988) où elle incarnera, perdue dans sa folie, la maman d’Alain Delon qu’elle avait vu débuter. Citons enfin le téléfilm de Philippe Monnier, «La dame de Lieudit» (1993) avec son cher et fidèle ami Guy TréjanGuy Tréjan, qu'elle croisa souvent sur les planches («Constance», …).

Sa toute dernière apparition pour le public sera pour les téléspectateurs, à l’occasion d’une reprise de son personnage de «La duchesse de Langeais» (1995).

Au revoir Reine Edwige !

Edwige Feuillère était Grand officier de la Légion d’honneur et Commandeur des arts et des lettres. Récipiendaire de la Grand Croix de l’ordre national du mérite, elle avait reçu un César d’honneur en 1984 et un Molière en 1993 récompensant sa pièce-monologue «Edwige Feuillère en scène».

Dotée d’un fort joli coup de plume, elle signera trois livres, «Les feux de la mémoire», «Moi, la Clairon», biographie d'une célèbre actrice du XVIIIe siècle, et «A vous de jouer», publié peu de temps avant qu’elle ne nous quitte.

Le 8 novembre 1998, très affaiblie, elle apprend le décès de Jean Marais : "Comment pourrais-je vivre sans Jeannot ?". Elle en aura tellement de chagrin qu’elle prendra à son tour le grand départ à l’Hôpital Ambroise-Paré de Boulogne, le 13 novembre sans doute pour rejoindre très vite son cher Stanislas qu’elle aimait tant et que l’on inhumait ce jour là.

Elle repose au bord de la Loire, à Beaugency, là où elle avait installé ses parents dans une calme maison.

Ce 13 novembre, le cinéma français pleurait deux monstres sacrés, irremplaçables. Consolons-nous en pensant que les deux têtes de l'aigle se sont enfin retrouvées.

Documents

Sources : «Les feux de la mémoire», autobiographie d'Edwige Feuillère, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Par ailleurs, Edwige Feuillère a fait l'objet d'une page de "La Collectionneuse" dans sa galerie N°65 consacrée aux partenaires de Gérard Philipe.

Edwige Feuillère : "Ma vie a été belle, pleine, avec beaucoup d’erreurs, de mauvais choix, je me suis laissée aller à des pulsions, des impulsions …"

© Donatienne, novembre 2009
Critique de la presse anglaise à l'issue de sa performance dans «le Partage de midi»

«She is the greatest actress in the world !

She is the only actress I know who unites absolute mastery of her art with utter physical beauty and radiance».

Harold Hobson, Sunday Times, 1951

(Ed.6.3.1 : 25-4-2013)