Charles BOYER (1899 / 1978)

3eme partie : "Où va l'amour ?" (1960 / 1978)

L'Encinémathèque

Notre collaborateur Cédric Le Bailly, généralement voué aux fonctions de documentaliste de l'Encinémathèque, s'est pris d'admiration pour un comédien français plein de charme, Charles Boyer.

Se disant que le temps était peut-être venu de laisser tomber son scanner, il prit donc la plume - ou plus exactement le clavier - et se mit en devoir de composer une biographie de cet acteur, dont, nous le savons, la majeure partie de la carrière se fit aux États-Unis.

Mais il nous apparut rapidement que, devant la richesse du sujet et l'immensité de l'admiration qui frappa notre jeune auteur, les dimensions habituelles à ce genre d'étude seraient rapidement dépassées. A dossier exceptionnel, procédure exceptionnelle: ce travail fera donc l'objet d'une publication en trois parties, dans une présentation modifiée en conséquence.

Merci à toi, Cédric, de nous faire partager tes sentiments et (re-) découvrir le talent d'un monsieur dont on ne parle plus sufisamment de nos jours. Merci également à Donatienne d'avoir bien voulu te prodiguer les premiers conseils dans l'exercice d'une tâche nouvelle pour toi.

Le web-maître, Christian Grenier

H31 - Charles Boyer, "un enfant de Figeac" …

biographie
(1899/1934)
biographie
(1934/1959)
biographie
(1960/1972)
filmographie
(1960/1976)
l'album 'Where does love go?' (1964) Charles & Michael Boyer
"I’ve loved, I ‘ve laughed and cried"

Sur le plan professionel, Charles Boyer est devenu un artiste complet: la télévision, le théâtre, et bien sûr le cinéma. A soixante ans, l’heure est venue de s'orienter vers des seconds rôles de prestige.

Il déborde d’activités. Vincente Minelli lui offre un très beau rôle dans «les quatre Cavaliers de l’Apocalypse» (1961), avec Glenn Ford. Il joue ce personnage de père de famille que la guerre va ruiner. Il retrouvera Glenn Ford, dans le registre de la comédie, pour «le Grand Duc et l’Héritière» (1963).

Entre-temps, il tourne dans l’adaptation américaine de la trilogie de Pagnol, «Fanny» (1961), avec une distribution "internationalement marseillaise": son ami Maurice Chevalier dans le rôle de Panisse, Horst Buccholz dans celui de Marius, Leslie Caron dans le rôle-titre, lui-même incarnant César. Le film est un grand succès public aux États-Unis, où il est nominé cinq fois aux oscars. En France, par contre, il n’enregistre que 1 051 453 entrées.

Charles tourne beaucoup, tout en réussissant à monter sur la scène de Broadway, en 1962, avec «Lord Pengo», une nouvelle pièce, pour un nouveau plébiscite du public américain. Il enchaîne, à Londres cette fois, avec «Man and boy», caressant le doux rêve de pouvoir conduire cette pièce jusqu'à Paris, pour avoir le bonheur de retrouver ces planches sur lesquelles il a pris ses marques dès ses vingt ans. Pour l’instant, la troupe se rend à Broadway. Mais, si l'interprétation de l'acteur est saluée, l'oeuvre ne tient pas ses promesses et le public ne suit pas. Charles Boyer n’ira pas la jouer à Paris.

1964. Michaël a 20 ans. S'il n'a pas l'ambition de figurer devant la caméra, les activités de producteur et de réalisateur le passionnent. The Four Stars, la compagnie dans laquelle son père est associé, l’engage comme assistant réalisateur sur la nouvelle série qu'elle entreprend, «The Rogues», dont les acteurs principaux ne sont autres que David Niven, Gig Young, Larry Hagman et … Charles Boyer. Le père a la grande joie de travailler avec son fils. La série est un grand succès télévisuel. Charles Boyer tourne aussi, à la même époque le téléfilm documentair «The Louvre», qui remportera un prix spécial pour un film de télévision.

L’année suivante lui offre une nouvelle occasion de travailler avec son fils. Michael Boyer, qui contribue par ailleurs à l'essor des disques Valiant, label musical dont Charles est propriétaire, propose à son père de lire le texte d’une nouvelle chanson «Where does love go ?». Celui-ci est séduit; il se lance, alors, dans un nouveau défi et enregistre un 33 tours, avec pour titre leader «Where does love go», et des reprises telles que «la Vie en Rose», «Autumn Leave», «Que c’est triste Venise»: il reste toujours un grand romantique. L’enregistrement se s'effectue à Paris, dans une ambiance de bonne humeur, sous l’œil -et l'oreille - avisés de Michael. À sa sortie, l'album connaîtra un franc succès. Maurice Chevalier écrira un petit mot, présent sur la pochette de ce disque, qui résume bien la carrière de son ami Charles Boyer: "Tout ce que fait Charles Boyer dans le monde artistique est toujours fait avec sincérité, talent et intégrité. Je ne connais pas, dans notre profession, un acteur que je respecte et aime davantage".

Le théâtre, le cinéma, la télévision et la chanson … Charles aime à déclarer: "Si je m’arrêtais de travailler, ce serait la mort». Au mois de septembre, il se rend en France à la demande de William Wyler qui lui a proposé de venir faire la vedette invitée, dans le film qu’il tourne à Paris, avec Audrey Hepburn et Peter O' Toole, «Comment voler un million de dollars ?» (1966) . Le tournage lui laisse du temps pour aller flâner, comme il aime le faire, dans Paris, cette ville qui a vu grandir sa carrière, au théâtre d’abord, au cinéma ensuite.

Ce 22 septembre 1965 se promenait-il dans Paris  ? Où alors était-il sur le plateau de tournage, quant à Los Angeles, on entendit une détonation dans la maison de Michael. Son ami John Kirsh court dans la chambre de Mike, et le découvre sur le sol, un revolver à la main. Michael Boyer est mort. Cette nouvelle aussitôt connue est lancée sur tous les télescripteurs du monde. Alors, lorsque Charles Boyer rentre à son hôtel, les journalistes sont là, il leur sourit et va monter dans sa chambre, quand l’attachée de presse du film le rejoint et lui apprend la terrible nouvelle. C’est un cataclysme. Comment y croire ? Charles l téléphone aussitôt à Patricia. Ce n’est plus le même homme qui sort de l’hôtel pour aller prendre l’avion et rejoindre cette ville de Los Angeles, où le drame s’est passé.

L'épreuve est terrible pour le couple. Comment cela a-t-il pu se passer  ? Suicide par déception amoureuse  ? Possible: sa fiancée venait de le quitter. Envie de se prouver qu’à vingt ans, on est plus fort que la mort, en jouant à la roulette russe  ? C’est une hypothèse : on a effectivement retrouvé sur la table quatre balles enlevées de son revolver. Ou simple accident  ? En voulant nettoyer son arme. Michael aura emporté avec lui le secret. Ses parents resteront à jamais inconsolables de la mort de leur fils unique, et comme pour essayer d’accepter l’inacceptable, déclareront unis dans une même douleur que leur fils est mort par accident.

L’homme est meurtri. L’acteur doit continuer à jouer, il retourne donc à Paris finir les prises de vue du film de Wyler, il y a comme quelque chose de cassé en lui. Il reste pourtant sur le plateau, comme il le fait depuis ses débuts, toujours aussi prévenant avec tout le monde, parce que être comédien c’est jouer à être quelqu’un d’autre, et par pudeur pour ne pas accabler les autres avec son malheur. Mais lorsque le soir, il se retrouve seul face à son chagrin, la vie lui apparaît tellement dérisoire.

La fin des années 60 lui offrira encore l’occasion de belles rencontres. Robert Redford et Jane Fonda dans la pétillante comédie «Pieds nus dans le parc» (1967), Marie Dubois dans «le Rouble à deux Faces» (1968), Catherine Deneuve dans «Folies d’Avril» (1969). Trois films, trois comédies, comme s’il cherchait dans le rire un exutoire à son malheur. Le souvenir de son fils va tout au long de ces années être constamment présent à son esprit, ayant toujours au cœur l’intime conviction qu’il retrouvera Michael quand il sera mort, comme il l’avait déclaré à ses plus proches amis.

En 1966, une nouvelle douleur viendra l’atteindre en plein cœur: sa mère, Louise Boyer, meurt le 15 juin, à l’âge de 86 ans. Lui le fils tant aimé, lui le père si aimant avoue: "Je ne vis maintenant que pour ma femme et un petit peu pour mon travail".

Charles Boyer Charles Boyer (1974)
"And now, the end is near" …

Les années 70 apporteront à l’acteur une nouvelle occasion de montrer tout son talent, mais à l’homme de grandes souffrances …

Au début des années 70, Jean-Paul Belmondo, devenu producteur au travers de sa société Cerito, demande à Alain Resnais de réaliser un film. Le réalisateur désire monter «Stavisky» ; il choisit Belmondo pour jouer le rôle-titre, et demande à Charles Boyer, comédien pour lequel il a beaucoup d’admiration, de rejoindre le casting déjà impressionnant. Charles Boyer accepte volontiers, et Jean-Paul Belmondo est ravi de ce choix. Tous deux auraient pu se rencontrer une dizaine d’années auparavant sous la direction de Jean-Pierre Melville, qui souhaitait Boyer dans le rôle de Ferchaux pour son film «L’aîné des Ferchaux»;l'emploi du temps de l'acteur en le permit pas, et le rôle échut à Charles Vanel. On a pu voir, pourtant les noms de Boyer et Belmondo au générique de deux superproductions: l’une française - «Paris brûle-t-il ?» (1966) - , l’autre américaine - «Casino Royale» (1967) - , sans que les deux hommes ne tournent de scènes communes. «Stavisky» leur offrira cette opportunité. Charles incarne le baron Raoul, l’ami de Stavisky, bien évidemment interprété par Jean Paul Belmondo. Ce fut une grande joie pour le spectateur que de voir évoluer ces deux grandes stars, dans un film que la critique de l’époque se fit pourtant un malin plaisir de "descendre" lors de sa présentation au Festival de Cannes (1974). Cette manifestation offrira tout de même l’occasion à Charles Boyer de recevoir un prix spécial pour l’ensemble de sa carrière. Le succès du film, en France, fut plutôt froid, sans être déshonorant du tout, mais le temps a fait son œuvre, qui fait reconnaître aujourd’hui «Stavisky» comme un grand film qu’il est. Aux Etats-Unis, pour la critique autant que pour le public, l'accueil fut chaleureux et l’interprétation de Boyer à nouveau saluée par tout le monde.

Les deux autres films que l'acteur ajoute à sa filmographie pour cette décennie ne resteront pas aussi longtemps que le précédent dans les mémoires des spectateurs. «Horizons perdus» de Charles Jarrott, dans lequel il incarne le Grand Lama, n’est ni un succès critique, ni un succès commercial. «Nina» de Vincente Minelli sera sa dernière apparition sur le grand écran. Pour son réalisateur également, ce film clôturera un parcours remarquable dans le monde du cinéma. Avec pour vedettes Liza Minelli et Ingrid Bergman, il montre l’ascension d’une jeune lingère qui se prend d’amitié pour une vieille comtesse sans le sou et ruineé par la vie. Pour Charles Boyer, c’est l’occasion de retravailler avec Minnelli et de jouer au côté de son amie Ingrid Bergman.

Sur le plan personnel, le couple Boyer vit de plus en plus à l’écart, retiré de ce monde fait de paillettes depuis des années. Être simplement ensemble leur importe davantage, même s'il leur faut vivre avec l’absence douloureuse de Michael. Charles peut marcher pendant des heures, seul, et rester à regarder la mer, les yeux dans le vague. Charles Vanel, leur plus proche ami et voisin sur les hauteurs de Cannes, dira: "Charles vit de l’autre côté de cette montagne. Mais il pourrait vivre de l’autre côté du globe. Car on ne le voit jamais".

Charles et Pat, en partance …Charles Boyer sur ses vieux jours
"And so I face, the final curtain" …

Le couple Boyer est en survie depuis la mort de son enfant. Lorsque que le destin bat les cartes, il lui arrive de tirer la mauvaise, la carte noire. C’est ce qu’il fit, en cette année 1976 où Patricia, se sentant de plus en plus fatiguée, décide de passer quelques examens médicaux qui ne sont pour elle, que des examens de routine. Elle ne s’en soucie pas du tout, mettant la faute de cette fatigue sur son âge. Son mari, pourtant, est inquiet, ils vivent ensemble depuis plus de quarante ans, il la connaît par cœur, sa chère et tendre Pat, et lorsque le médecin lui annoncera qu’elle est atteinte d’une maladie incurable, la nouvelle le laissera effondré. Que doit-il faire ? Dire à Pat toute la vérité et passer les mois qu’il lui reste à vivre à se morfondre tous les deux ? Il ne pourrait lui-même le supporter. Lui cacher les résultats de ses examens, de façon àlui laisser la possibilité de vivre ses derniers mois sans la crainte du lendemain  ? Cela lui semble la meilleure solution. Comment trouvera-t-il alors la force de lui cacher cette affreuse vérité  ? La force du désespoir sans doute, la force de l’amour, assurément.

Désormais, Charles ne tournera plus. Les quelques mois qu’il reste à son épouse , tous les deux les vivront ensemble, unis comme au premiers jours de leur romance. Pendant l’été 1978, ils se rendent à Scottsdale, chez des amis, où le climat du sud des Etats-Unis pourrait être bénéfique à Pat. Le soir du 23 août, comme tous les soirs depuis plus de quarante ans, ils se souhaitent bonne nuit, et s’endorment paisiblement, côte à côte, la main dans la main. Mais Pat ne se réveillera pas. Elle s’est éteinte dans la nuit, au côté de celui qu’elle aimait. Dans la chanson «I believe», enregistrée treize ans auparavant, Charles chantait: «Je crois que, pour toutes les personnes qui ont marché droit tout au long de leur vie, un jour, quelqu’un viendra pour leur montrer le chemin ». Charles ne se sent plus la force de le continuer seul, ce chemin. Sa décision est prise. Rester à regarder les souvenirs de sa femme et de son fils, face à face avec ce reflet du bonheur à jamais passé, comme ce petit ourson que Michaël chérissait lorsqu'il était enfant, et qu’il emmenait partout avec lui, tout cela lui est devenu insupportable. Il n’a plus envie de vivre. Le 26 août 1978, il avale des barbituriques. On le retrouve inanimé dans son lit. Une ambulance l’emmène à l’hôpital le plus proche. Les médecins essaient de le réanimer, en vain. Le cœur de Monsieur Charles Boyer ne bat plus.

«Si le cœur est le lieu où naissent les amours, où vont donc les amoureux lorsque leurs cœurs cessent de battre ?» Cette question, Charles Boyer se la posait dans la chanson, «Where does love go», que lui avait apportée un jour son fils. Alors, prenons le pari qu’ils ne peuvent pas mourir, puisqu’ils sont toujours ensemble, réunis, comme ils le souhaitaient plus que tout au monde, tous les trois, Pat, Charles et Michael.

Rédigeant ce portait quelques trente ans plus tard, j'ai l'espoir moi aussi, si ce n'est pas encore fait, qu’ils trouvent place tous les trois dans un petit coin de votre cœur.

Merci de votre attention.

Cédric Le Bailly
'Charles Boyer, un enfant de Figeac', biographie
Documents

Sources: Biographie de Guy Chassagnac, «un enfant de Figeac, Charles Boyer, acteur », Segnat Editions, dossiers de presse, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Images: Rassemblées par Cédric Le Bailly (images "biographiques"), Christian Grenier (affiches et photographies de films).

 

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©Cédric Le Bailly , août 2007

(Ed.4.5.1: 22-9-2008)

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