Roland ALEXANDRE (1927 / 1956)

Tout lui souriait. Et pourtant …
Roland Alexandre, né à Paris le 6 novembre 1927, était un très séduisant jeune comédien comme on peut le voir. Mais son destin fut bien tragique et sa trop courte carrière n’a pas laissé aux biographes le temps d’écrire sa vie !
Dès le départ, rien ne lui a été facile. Ses cours d’art dramatiques, il a dû les financer pendant l’Occupation en faisant de la plonge dans des restaurants ou en jouant le vélo-taxi.
Sorti premier en comédie du Conservatoire de Paris en 1949, on le sait brillant. Ses amis comédiens de l’époque se nommaient Maurice Ronet et Bernard Dhéran …
Tout de suite, il obtient des engagements. Jean Richard , notre futur Maigret du petit écran, a créé sa propre société de production dès la fin de la guerre, pour apporter une présence culturelle française à Baden-Baden. Il organise, dans quelques grandes villes allemandes, des représentations de «l'Arlésienne». Roland Alexandre y joue Frédéri, l’amoureux de l’Arlésienne que, comme chacun le sait, personne ne voit … Lui donnaient la réplique Antoine Balpêtré , Antoinette Moya et Samson Fainsilber (le Mazarin des fresques de Guitry).
Dans son livre attachant, «Ma vie sans filet» , Jean Richard écrira: "Roland était un jeune homme plein de charme et d’esprit. Dans la vie, tout comme dans sa jeune carrière, tout lui souriait".
Jean Meyer reconnaît en lui un futur Comédien Français. En effet, il ne tarde pas à faire son entrée dans la prestigieuse maison. Pensionnaire à la Comédie Française, c ’est quelque chose pour un jeune homme de 22 ans ! Il assure avec brio un répertoire difficile, comme le rôle de Lafcadio dans «Les Caves du Vatican» d’André Gide.
A son tour, le cinéma s’intéresse à ce jeune homme au talent déjà affirmé.
Ainsi Jean Grémillon le place aux côtés de Michèle Morgan et Henri Vidal dans «l’Etrange Madame X».
En 1951, dans «Un grand patron» d’Yves Ciampi, il incarne un jeune interne, Jacques Morhange, filleul du chirurgien (Pierre Fresnay) qui le considère un peu comme son fils adoptif. Il y est amoureux de la nièce de son mentor, la jolie Catherine (Claire Duhamel). A ses côtés, on retrouve également Maurice Ronet, son condisciple du Conservatoire, ainsi qu'une foule d'autres jeunes comédiens.
En 1952, il enchaîne quatre films :
- «la Dame aux camélias» de Raymond Bernard avec Micheline Presle. Il tient, bien sûr, le rôle d’Armand Duval.
- «Monsieur Taxi» d’André Hunebelle, où il a le privilège de partager l’affiche avec Michel Simon.
- «le Témoin de Minuit» de Dimitri Kirsanoff où il donne la réplique à Henri Guisol.
- «Plaisirs de Paris» de Ralph Baum, pour lequel la belle Geneviève Page est sa partenaire.
En 1954, il retrouve Micheline Presle dans «La maison du Souvenir» de Carmine Gallone. La même année, Sacha Guitry lui confie le rôle du Comte de Blancmesnil dans son «Napoléon». On peut le voir dès le début du film puisque c’est à lui que Guitry / Talleyrand “raconte”l’Empereur …
Il tourne encore «La fille de Scudéri» (1954) d’Eugen York avec Dorothea Wieck et «Les Duraton» (1955) d’André Berthomieu, avec Danik Patisson.
Comme on peut s’en rendre compte, le jeune acteur a le vent en poupe, d’autant plus qu’il est toujours à la Comédie Française.
Une fin dramatique ...
Nous sommes en 1955. Roland a 28 ans. Jeune, beau et talentueux, il fréquente "La Régence", le premier étage de la brasserie de la Comédie Française justement. Il y retrouve ses amis et partenaires qui viennent le rejoindre: Robert Hirsch , Jacques Charon , Jean Le Poulain ... Il fait aussi la connaissance de Jacques Chazot , de Juliette Gréco souvent accompagnée de Sacha Distel , et de Guy Bedos , un petit nouveau.
La presse le compare à Gérard Philipe, même s’il n’a pas encore le côté archange et feu follet de notre inoubliable Fanfan la Tulipe. Le journal "l’Aurore" le décrit ainsi à l’époque : "Un merveilleux physique, une voix nette, singulière, un charme terrible, un grand talent et, malgré sa beauté, une présence".
Il est célibataire. On le dit cependant très proche de la belle comédienne Renée Faure …
Mais Juliette Gréco n’est déjà plus avec Sacha. Roland et Juliette - ce pourrait être le titre d’une tendre romance - apprennent à se connaître. Ils dînent ensemble, s’appellent au téléphone, se rapprochent au point d’être amoureux. Au réveillon de 1955, le jeune homme est présent au bal costumé organisée chez la muse de Saint-Germain. Leur idylle est plus ou moins officialisée et, dans le cadre des festivals d’été, Jean Le Poulain a l’idée de les réunir dans la pièce de Musset «On ne badine pas avec l’amour».
Alors qu’il est sur le point de passer du statut de pensionnaire à celui de sociétaire de la maison de Molière, il décide de la quitter. Voulant jouer autre chose, il a déjà pris d’autres engagements. Il se met ainsi dans une position très difficile et l’administrateur de l’époque est inflexible: il est menacé d’un procès.
Sur le plan familial, il a l’immense douleur de perdre son père de 83 ans dont il était vraiment très proche. Le voilà seul et héritant de dettes de jeu. Nous sommes en janvier 1956. De son côté, prise par son travail, Juliette est sans doute moins disponible pour lui.
Sa fin tragique …
Le soir du 31 janvier, Roland, qui est encore au Français, tient son rôle de Clitandre dans «les Femmes savantes». A l’entracte, il retrouve Robert Hirsh dans sa loge et plaisante. Ce dernier s'en trouve rassuré: depuis le décès de son père, son ami préférait rester seul. A plusieurs reprises, Roland demande à Jean-Louis Jemma, sa doublure, s’il est prêt à le remplacer. Personne ne s’inquiète, tout le monde sait que Roland quitte la maison ...
Il dîne avec Maurice Escande . Micheline Boudet , qui le connaît bien, le raccompagne chez lui. Il est convenu qu’elle le reprenne le lendemain pour une séance radio. Au matin, en entrant sous le porche, elle est alertée par une forte odeur de gaz. La concierge ouvre et les deux femmes ne peuvent que constater le décès de Roland. Sur la table, un papier : "Je vais rejoindre mon père. Personne n’est responsable".
Juliette lui avait téléphoné la veille. Avec beaucoup de pudeur, elle raconte ce drame dans son livre, «Jujube», parlant d’elle à la 3e personne. La presse et les amis du jeune comédien lui en ont voudront cependant longtemps ! : "Roland lui a téléphoné plusieurs fois cette nuit-là. Elle était épuisée. Il insiste, lui tient des propos délirants et jaloux; elle le croit ivre et raccroche… Micheline Boudet lui apprendra au matin la terrible nouvelle".
Roland Alexandre sera inhumé le 3 février 1956 à 14h30 au cimetière du Montparnasse, dans la plus stricte intimité. Plongée dans le chagrin, Juliette gardera ses lettres et son souvenir à jamais. Elle aura longtemps conservé le silence sur "cette mort absurde", persuadée que "finalement, on ne se tue pas pour quelqu’un d’autre que pour soi-même".
D’autres exprimeront leur chagrin :
- "Pouvait-on présager que notre Frédéri à nous, Roland, se suiciderait comme le héros qu’il incarnait à Munich, dans notre tournée de ‘l'Arlésienne’ ?", dira Jean Richard.
- "Au Français, il fut tous les jeunes premiers. Dans un élan de cabotinage sublîme, il ouvrit le gaz ‘pour jouer’, comme on téléphone entre deux scènes, comme on flambe au poker, comme ‘on joue’ à la roulette russe. Epuisé dans son corps et dans sa tête, il n’a pas résisté, il s’est éteint à trente ans. Il était mon ami, il s’appelait Roland Alexandre." (Bernard Dhéran, «Je vais avoir l'honneur»).
Ainsi, Roland Alexandre, éternellement jeune premier dans notre cinéma, aurait fêté il y a quelques mois ses 80 ans. J’ai aimé lui rendre cet hommage et faire en sorte qu’on ne l’oublie jamais, car il a sa place parmi les grands comédiens français.
© Donatienne, avril 2008
Note du web-maître : Par ailleurs, Donatienne anime un blog autour de la vie et la carrière de Roland Alexandre.
FILMOGRAPHIE ILLUSTREE
(Cliquez sur les millésimes encadrés pour voir les illustrations)
1951 - L'ETRANGE MADAME X, de Jean GREMILLON.
1951 - UN GRAND PATRON, de Yves CIAMPI.
1952 - MONSIEUR TAXI, de André HUNEBELLE.
1952 - PLAISIRS DE PARIS, de Ralph BAUM.
1952 - LA REPETITION MANQUEE. Court métrage.
1952 - LA DAME AUX CAMELIAS, de Raymond BERNARD.
1952 - LE TEMOIN DE MINUIT, de Dimitri KIRSANOFF.
1953 - JOUONS LE JEU. Court métrage.
1954 - LA CHAMBRE BLEUE. Court métrage.
1954 - CASA RICORDI(la Maison du Souvenir), de Carmine GALLONE.
1954 - NAPOLEON, de Sacha GUITRY.
1955 - DAS FRAÜLEIN VON SCUDERI(la Fille de Scuderi), de Eugen YORK.
1955 - LES DURATON, de André BERTHOMIEU.
(Images rassemblées par Donatienne et Christian Grenier)
(Ed.5.2.1 : 13-1-2010)
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