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André BOURVIL (1917 / 1970)

Bourvil

La Normandie, en juin 1944. Tout est calme dans ce coin de campagne; une route passe en contrebas, mais pas une voiture ne l'encombre. Un homme surgit du bois qui borde la chaussée. C’est Léon Duchemin en provenance de Londres, parachuté nuitamment sur ce petit pays tranquille. Coiffé d'un béret, il porte sa veste sur l’épaule. Il est heureux et l'exprime en sifflotant. Il traverse les fougères vertes, caressant cette nature qu’il aime tant. Il  coupe un brin d’herbe qu'il met à sa bouche, telle une cigarette : l’image du bonheur !

Ce Léon Duchemin n’est autre que Bourvil dans «Le mur de l’Atlantique». Homme heureux, acteur comblé,  baladin du cinéma, passant du rire le plus éclatant au drame le plus émouvant, il a partagé avec sa famille, ses amis et son public une fantaisie et un humour qui lui étaient naturels.

L’Encinémathèque entonne une «Ronde du temps» pour vous permettre de retrouver cet artiste plein de charme et de bonne humeur …

Ri16 - André Bourvil, sa vie en chansons …

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"Mon village au clair de lune …"

André Raimbourg voit le jour le 27 juillet 1917, à Prétot-Vicquemare, Normandie. Aux côtés de ses parents, EugenieBourvil et André, son frère René l'a déjà précédé, sa soeur Denise le suivra de quelques mois.

Nous sommes en plein premier conflit mondial. André Sr, parti sur le front ne reviendra jamais. Restée seule, Eugénie décide de rejoindre la ferme familiale dans son village de Bourville. Elle y retrouve un ami d’enfance avec lequel elle se remariera et aura deux autres enfants.

Le petit André grandit dans ce petit village de 380 habitants. Il y découvre la nature et la douceur de vivre.

A l’école du village, son tempérament de boute-en-train est apprécié par tous ses camarades. Il n’hésite jamais à monter sur scène lors des représentations organisées par son instituteur, M.LemonnierBourvil, qui apprécie "sa simplicité, sa douceur, sa serviabilité et sa grande sensibilité". Il adore aussi dessiner, faisant preuve de dons évidents.

André passe brillamment son certificat d’étude et son instituteur le voit déjà lui succéder. C’est ainsi qu’à 13 ans, il intègre en internat l’Ecole Supérieure de Doudeville où il découvre un monde étrange dans lequel on doit s’habiller en uniforme, marcher en rang et où l’on est constamment sous surveillance. Décidément, ce monde n’est pas fait pour un jeune homme épris de liberté. Au bout de deux ans, il décide de le fuir pour rentrer à la ferme …

"Je t'aime bien …"

Bien vite, André se rend compte que le métier de fermier n’est pas fait pour lui. Il devient commis-boulanger pour un maigre salaire de 10 francs par jour.

A 16 ans, il se passionne pour la musique. L’accordéon et le piston n’ont plus de secrets pour lui et il attend impatiemment le samedi pour pouvoir exercer son art dans les bals.

Un soir de mai 1934, il croise le regard de Jeanne Lefrique et les flonflons du bal prennent l'harmonie de l’amour. Décidé à se ranger, il trouve un emploi plus stable chez un boulanger de Rouen. Dans cette ville, il assiste à un spectacle de Fernandel dont il ressort ébloui ; depuis longtemps trotte dans sa tête l'idée de devenir artiste.

En 1937, le voici à Paris, mais en uniforme ! Trompette au 24e régiment d’infanterie, il en profite pour se présenter à plusieurs radio-crochets, sous le pseudonyme d’Andrel.

La déclaration de guerre le tient éloigné de celle qu’il aime. Il se retrouve sur le front comme brancardier. Envoyé à Arzacq, dans les Pyrénées, il y rencontre un autre soldat passionné de musique, Etienne LorinEtienne Lorin. Ensemble, ils créent des Soirées Music Hall pour leurs compagnons. A Paris, démobilisés, il vivent de petits boulots et trouvent quelques maigres engagements.

A l’automne 1941, grâce à un ami, André se retrouve devant la caméra d’André Zwobada pour une figuration dans «Croisières sidérales». Un jour, Andrel vient présenter un spectacle près de Bourville, devant toute sa famille. Il a alors l’idée de changer de son peusdonyme définitif : Bourvil.

Il regagne un Paris toujours vert-de-grisé, où son numéro de comique paysan rencontre un succès grandissant. Ses cachets permettent à Jeanne de venir enfin le rejoindre. Le 23 janvier 1943 Jeanne et André se marient pour le meilleur et … le meilleur !

"Je suis content, ça marche !"

Parallèlement, Bourvil écrit des chansons, qu’Etienne Lorin met en musique. Les foyers équipés de la T.S.F. découvrent un nouveau comique. Rapidement, il devient la nouvelle coqueluche des auditeurs.

En 1945, il apparaît dans le film de Jean Dréville, «La ferme du pendu», dans lequel il interprète «Les crayons». Devenu une valeur sur laquelle on peut miser, il décroche le premier rôle de «Pas si bête» (1946), un paysan normand naïf et bien sympathique, construit autour de son image. Même s’il s'y montre un peu gauche, il impose sa marque et donne une certaine épaisseur à son personnage.

Le tournage à peine terminé, il monte sur les planches pour jouer dans l’opérette «La bonne hôtesse» avec André Claveau. Le succès de l'entreprise, confirmé lors de la sortie en salle de «Pas si bête», incite les producteurs à monter des films sur son nom : «Par la fenêtre» (1947), «Blanc comme neige» (1947), «Le cœur sur la main» 1948) ou encore «Le roi Pandore» (1949). A 32 ans, il est devenu un artiste populaire, dont les cachets, sans être mirifiques, améliorent considérablement le quotidien.

Une nouvelle décennie commence. Un des réalisateurs les plus difficiles du moment, Henri-Georges Clouzot, vient lui proposer un rôle dans «Miquette et sa mère» (1949), où il côtoiera Louis Jouvet et Daniel Delorme. Ca ne se refuse pas. L’habit ne faisant pas l’aristocrate, Bourvil met tout son talent au service du film pour camper ce fils de marquis, amoureux d’une jeune buraliste. Le succès est au rendez-vous.

Il est déjà sur le plateau du «Rosier de madame Husson» lorsqu’il a la joie d'apprendre la naissance (28-4-1950) du petit Dominique.

Plus original, «Garou Garou, le passe muraille» (Jean Boyer, 1950), n'en déçoit pas moins l'auteur Marcel Aymé qui n’y retrouve pas son œuvre. Pourtant, 2 566 567 spectateurs viennent apprécier les trucages, le jeu de l’acteur et les baffes administrées à Gérard Oury à travers un mur.

Bourvil retrouve les planches pour l’opérette «Monsieur Nanar», tandis que son ami Roger Pierre lui écrit «La causerie anti-alcoolique» (… vous souvenez ? Mais si ! L'eau ferrugineuse …), un sketch inoubliable. Dans son nouveau film, «Le trou normand» (1952), il côtoie la toute jeune Brigitte Bardot qui n'est pas encore celle que l'on croirera.

"C'est la vie de bohême …"

Tandis que Bourvil se dirige, le soir, vers une triomphale «Route fleurie» qu'il suivra pendant près de 4 ans à l’A.B.C., il enchaîne, le jour, les apparitions à l'écran : «Les trois mousquetaires» (1953, rôle de Planchet) , «Le fil à la patte» (1954 , d'après Feydeau) et «Cadet Rousselle» (1954, rôle de Badinguet) . Il tient la vedette, au côté d'Annie Cordy, de «Poisson d’avril». Entre-temps, le 18 mars 1953, la famille s'est agrandie d'un petit Philippe.

Contre l'avis de l'auteur Marcel Aymé, Claude Autant-Lara sollicite notre homme pour «La traversée de Paris» (1956). Face à Jean Gabin, Bourvil fait une composition magistrale. Le public ne s’y trompe pas, qui emplit abondamment les salles. Marcel Aymé reconnaît son erreur, d'autant plus que la performance de son interpréte est honorée du prix du meilleur acteur au festival de Venise et récompensée par une "victoire" du cinéma français.

Bourvil a maintenant gagné ses galons de star. En l’espace de 2 ans, il est à l’affiche de «Le chanteur de Mexico» (1956) avec Luis Mariano, «Les misérables» (1957) où il campe un Thénardier aussi cynique que pleutre, «Le miroir à deux faces» (1958) en époux effacé de Michèle Morgan. Pour terminer agréablement cette année 1958, il serre dans ses bras Danielle Darrieux, sous le regard d’Arletty et du jeune Jean-Paul Belmondo dans «Un drôle de dimanche».

Bourvil n’oublie pas sa passion pour la chanson ; il enregistre plusieurs textes qui deviennent des standards, comme «Salade de fruits», «C’était bien», «Balade irlandaise», et retrouve les planches pour l’opérette «Pacifico», un triomphe qu’il partage avec Georges Guétary et la jeune Pierrette Bruno.

En 1959, il retrouve Claude Autant-Lara pour «La jument verte», dont le ton cynique en déroute plus d'un. Echappant de peu à la censure, l'oeuvre bénéficie d'une réputation sulfureuse qui lui assure un beau succès.

"Tout le monde est un artiste …"

Rassemblés dans «Le bossu» (1959) et «Le Capitan» (1960) , tous deux réalisés par André Hunebelle, le panache de Jean Marais et l’humour de Bourvil draînent à eux deux plus de 10 millions de spectateurs dans les salles. Le comédien cascadeur ne tarit pas d’éloges sur son partenaire : "Bourvil raconte des histoires, mais lui, il n’en fait jamais. Il est touchant de voir combien ses regards, ses expressions, chacune de ses attentions trahissent la bonté, la générosité et surtout l’humilité".

En 1961, René Clair propose à André d’incarner quatre rôles dans «Tout l’or du monde». Dans «Les bonnes causes» de Christan-Jaque (1963), Henri Janson lui met dans la bouche une phrase qui pourrait être sa devise : "J’aime mieux passer pour un imbécile aux yeux des autres, que pour un type pas très bien à mes propres yeux".

A partir du 10 février 1962, il retrouve, sur les planches, son amie Pierrette Bruno dans «La bonne planque», déclenchant chaque soir deux heures d'hilarité ininterrompue.

Un jeune réalisateur, Jean-Pierre Mocky, veut lui proposer des rôles aux antipodes des sentiers déjà battus par l’acteur. Pour l'aider, André se contentera d'un pourcentage sur les éventuelles recettes du film. Le 30 août 1963 sort «Un drôle de paroissien». Il y incarne un jeune homme issu d'une famille ruinée, qui gagne son pain (béni) en pillant les troncs d’Eglises. Le public communie à nouveau !

Si, malgré la présence d'Anna Magnani, «Le magot de Joséfa» (1963) n'est qu'une fausse espérance, pour les fêtes de fin d’année, les rues de l'Hexagone se parent d’affiches annonçant la rencontre de deux monstres sacrés, Fernandel et. Bourvil. «La cuisine au beurre» en mettra beaucoup dans les épinards de nos deux compères qui sont honorés du Prix Georges Courteline.

"Joli, joli mois de mai …"

Pour André, Jeanne, Dominique et Philippe représentent un havre de paix. Dans leur propriété de Montainville, il peut s'occuper à loisir de son jardin. Lorsque son voisin, Georges BrassensGeorges Brassens, se présente, c’est pour prendre des conseils sur l’achat d’une tondeuse à gazon ou passer des soirées entières à parler littérature.

Depuis quelques années, Gérard Oury est passé derrière la caméra. Dans sa première comédie, il oppose Louis De Funès à Bourvil, et «Le corniaud» (1964) n'est pas forcément celui qu'on croit. Le public, conquis, en redemande. Le réalisateur lui en reservira avec «La grande vadrouille» (1966) dans lequel les scénaristes Marcel Jullian et Danièle Thompson, lancent nos deux amis dans une course poursuite à travers la France, sur fond de Deuxième Guerre Mondiale.

En 1965, Bourvil rejoint Lino Ventura dans les Vosges, pour tourner «Les grandes gueules». Robert Enrico veut donner à son film le ton d'un western. Face à Lino, André “fait le poids” et donne de sa personne dans les scènes d'action.

A partir du 31 octobre 1965, Nous le retrouvons à l’affiche, avec Annie Cordy, de l’opérette «Ouah ! Ouah !» dont la musique est composée par son complice Etienne Lorin.

Avec Jean-Pierre Mocky, Bourvil co-produit «La cité de l’indicible peur/La grande frousse» (1968), une adaptation d’un roman fantastique de Jean Ray, dialoguée par Raymond Queneau.

"Alors, qu'est-ce-qu'on fait ?"

Début 1967, Bourvil se montre à l’Olympia. Mais c'est depuis un fauteuil de la salle qu'il applaudit un jeune chanteur, Salvatore Adamo, son futur partenaire dans «Les Arnaud».

Avec «Les cracks» (1968), il plonge de manière burlesque dans l’univers du cyclisme du début de ce XXème siècle. Un jour, à bicyclette, il est heurté par un triporteur. Il se démet deux vertèbres. Il y a bien aussi cette bosse apparue à la base de sa colonne vertébrale, mais … "Ce n’est pas une bosse qui va m’abattre !".

Pour Jean-Pierre Mocky, dans «La grande lessive (!)», il incarne un professeur de lettres qui s’attaque à la télédiffusion. Il retrouve Gérard Oury et Jean-Paul Belmondo pour une super-production internationale, «Le cerveau» (1968), une parodie de la fameuse attaque du train postal . Lors d'une cascade, Bourvil doit courir pour monter dans un train en marche. L ’acteur rencontre des difficultés. A Gérard Oury qui s'inquiète, il répond de manière rassurante : "Ce n’est rien …".

A l'issue du tournage de «Gonflés à bloc» (1969), avec Tony Curtis et Mireille Darc, une série d'examens lui apprend que la maladie de Kahler détruit inexorablement sa moelle osseuse. Les médecins lui mesurent une espérance de vie d’à peine quelques mois. Incrédule, le fantaisiste repart vers un autre tournage. Autour de «L’arbre de Noël», réalisé par Terence Young avec William Holden (1969), on s'amuse moins que d'habitude. L'ambiance du film, dans lequel un petit garçon atteint d’une leucémie vit ses derniers jours, n'est pas éloignée de celle du plateau. André a du mal à mémoriser et à articuler son texte anglais (le film est enregistré en 2 versions); le mal le ronge, il souffre chaque jour un peu plus.

Mais l'ami Mocky a besoin de lui pour «L’étalon». Il lui a réservé le rôle d'un père “maquereau”, aux antipodes de son image ! Un matin, le réalisateur trouve l’acteur dans sa chambre, inconscient. Revenu à lui, celui-ci réalise enfin que ses jours sont comptés …

Le 6 janvier 1970, Bourvil rejoint l'équipe de Jean-Pierre Melville, au sein de laquelle Alain Delon et Yves Montand l'attendent pour tracer «Le cercle rouge». Il campe un commissaire de police froid et réfléchi. Le metteur en scène se montre admiratif et respectueux du travail de son comédien qui est entré dans l’univers melvillien avec facilité.

"La ronde du temps" …

Engagé sur «Le mur de l’Atlantique» (1970), il se montre de plus en plus fatigué. Un jour, il tombe à terre et ne peut se relever. A l’équipe venue l'aider, il lance avec humour : "J’ai failli casser mon verre de montre !". Ca ne trompe personne …

La mort, à 55 ans, de son ami Luis MarianoLuis Mariano, le 13 juillet 1970, le bouleverse. Après l’incrédulité, la colère, le désespoir, c’est la résignation. Il commence, soutenu par Jeanne, à rédiger ses mémoires. Il n'aura pas le temps de les achever …

Le 23 septembre au matin, André Raimbourg souffle ses trois derniers mots : "C’est pas juste !".

Documents

Sources : «Bourvil à fleur de coeur» de Christian Dureau aux editions Didier Carpentier, «Bourvil, le jeu de la vérité» de Serge Le Vaillant aux editions Jacob-Duvernet, documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Bourvil : "Je suis vraiment un homme heureux. J'ai toujours eu besoin de chaleur amicale et, grâce à mon métier, j'ai l'impression de vivre dans un village où, à chaque coin de rue, on me salue en me disant : 'Bonjour, André, ça va ?'. Eh oui, merci, ça va très bien !"

© Cédric Le Bailly, février 2011
(Ed.6.3.2 : 9-12-2013)