Merci de signaler l'absence de l'image

Alain CUNY (1908 / 1994)

Alain Cuny

Grand tragédien, secret, douloureux, Alain Cuny aura admirablement servi Paul Claudel qu’il admirait tant.  Au cinéma, il est à tout jamais Gilles, le ménestrel des «Visiteur du soir», chef d’œuvre de Marcel Carné.

Très beau, sans être bellâtre, il aura toujours privilégié la difficulté. D’une intelligence aiguë, d’une exigence absolue, il aura fui les honneurs, la médiatisation, la gloire éphémère. Chevalier d’un autre temps, comme le dit Jean-Pierre Léonardini , on aimerait tous  être adoubés un jour  par un tel seigneur !

Alain Cuny fut certainement  l’un de nos plus grands comédiens. Mais il n’aura rien entrepris pour qu’on le connaisse vraiment. …

S53 - Alain Cuny, un tragédien inspiré …

biographie photographies filmographie document article audio on/off
L'enfant …

René Xavier Marie Alain Cuny est né le 12 juillet 1908, dans la cité corsaire de Saint-Malo. Son père, Albert Cuny, exerce la profession d’avocat. Sa mère, Marguerite Soudée, est d’origine irlandaise. On rapporte qu’il fut un petit “bâtard”, comme on disait alors si péjorativement, né avant les noces de ses parents. Cette “infâmie” vaut à l'enfant et à sa fragile maman de vivre un peu à l’écart du clan paternel, d’un milieu plutôt aisé et très ancré dans les traditions catholiques et bretonnes de l’époque.

Le jeune Alain, pensif et rêveur, mène une enfance solitaire. A 12 ans il fait preuve précocement d'un don pour le dessin et la peinture. Très impressionné par la grande vedette espagnole Raquel MellerRaquel Meller, il lui voue une admiration telle qu’il en trace le portrait. Henri Varna le lui achète pour le répandre en affiches sur les murs parisiens.

Un adolescent artiste …

A 15 ans, élève de l’école des Beaux-Arts, il vit à Paris où il conçoit des décors et dessine des affiches : «Gribiche» de Jacques Feyder en 1926 (détail), «La rue sans joie» de Pabst en 1925, etc. Intéressé par le mouvement surréaliste, il a la chance de rencontrer les peintres Braque et Picasso.

L'adolescent grandit. Physiquement remarquablement beau, mais d’une beauté rude, virile, il éclaire son visage d'un regard bleu acier. Très grand, le visage taillé, il possède une voix caverneuse, un peu étrange, qui ajoute encore du mystère à son personnage. Mais il n'est pas assez charmeur pour prétendre au titre de jeune premier.

L'homme de théâtre …

Il vit ses premières amours auprès d'une jolie blonde suédoise, Tutta, élève de Charles Dullin. Un soir, il va la chercher à la sortie du cours. Charles DullinCharles Dullin le prend comme l'un de ses disciples et lui donne un texte à travailler, extrait de la pièce «Dommage qu’elle soit une putain». Le côté spontané et inattendu de l’aventure lui plaît tellement qu’il devient élève à son tour. L’amourette avec la belle jeune fille ne durera que ce que durent les roses, mais le destin d’Alain est scellé. Il ne s’en détournera pas. Dullin lui déclare : "Tu peux te consacrer au théâtre si tu le veux".

Il fait ses premiers pas sur scène en 1931, dans une pièce de Giono, «Le bout de la route».

Poursuivant son aventure théâtrale, il s’attache à rencontrer des gens brillants, exigeants comme lui. Il devient l’ami d’Antonin Artaud, de Jean Cocteau et fait la connaissance de celui qu’il va si bien savoir interpréter, Paul Claudel. Le maître ne tarde pas à lui confier : "Il y a 20 ans que je vous attends !". Sublîme compliment !

L’administrateur de la Comédie Française, Edouard Bourdet, lui signe un engagement : il jouera Hippolyte de «Phèdre» aux côtés de Marie Bell. Hélas, nous sommes en 1939 et les sombres événements se précipitent …

Après la guerre, il rejoint Jean Vilar, participant ainsi de l’aventure du Théâtre National Populaire, au même titre que Maria Casares («Phèdre» en 1957/1958, «la danse de mort» en 1970), Jean Negroni, Charles Denner, Philippe Noiret et, bien évidemment, Gérard Philipe, qui firent les beaux jours du Festival d’Avignon.

Par la suite, la compagnie Renaud-Barraultl’accueille et lui offre les plus grands rôles du répertoire tragique ( Shakespeare, etc).

Le ménestrel du cinéma …

Le cinéma va s'intéresse à lui. Dès 1939, on l’aperçoit comme matelot dans «Remorques» de Jean Grémillon. Dans «Après mein Kampf, mes crimes» (1940), film de propagande quasi-documentaire, il incarne Marinus van der Lubbe, l'incendiaire du Reichstag; dans «Madame Sans Gêne» (1941), il personnifie Roustan, le fidèle valet de l’empereur.

En 1942, le drame médiéval de Marcel Carné, «Les visiteurs du soir» le fait connaître du grand public. Il y joue le ménéstrel Gilles qui a passé un contrat avec le Diable - incarné par un Jules Berry saisissant - et qui va faillir à sa mission en tombant amoureux de la belle Marie Déa. On se souvient qu’il finit statufié, amoureux à jamais dans les bras de sa belle. Mais le diable n'en est pas moins vaincu car le cœur des amoureux bat toujours derrière la pierre. D ’une beauté frappante dans ce rôle de héros romantique, on peut même le voir souriant, attitude très rare chez ce beau ténébreux.

Après la guerre, Alain Cuny Poursuit sa carrière chez nos voisins italiens : «Le Christ interdit» de Curzio Malaparte (1950), «Les chemises Rouges» de Goffredo Alessandrini (1952), «La dame sans camélias» de Michelangelo Antonioni (1953), etc.

Plus proche nous est le personnage de Frolo dans l'adaptation du roman de Victor Hugo, «Notre Dame de Paris», tournée par Jean Delannoy (1956).

En 1958, dans «Les amants» de Louis Malle, il campe le mari trompé de Jeanne Moreau, au profit de Jean-Marc Bory.

Federico Fellini, attiré par son facies, le distribue dans «La dolce vita» (1960) et «Le Satyricon» (1969).

En 1974, on le voit avec surprise donner des leçons d'amour à «Emmanuelle» : "pour me débarrasser de l’estime des gens que je n’aimais pas".

En 1978, il était là lorsque «Le Christ s’est arrêté à Eboli» de Francesco Rosi, préfigurant la «Chronique d’une mort annoncée» du même réalisateur (1987).

Bruno Nuytten le choisit pour incarner le père de «Camille Claudel» (1987), avec Isabelle Adjani et Gérard Depardieu.

En 1990, Il apprécie les retrouvailles sympathiques avec Maria Casarès, dans «Les chevaliers de la Table Ronde" où il personnifie l’enchanteur Merlin.

Il connaît enfin l’immense satisfaction de réaliser et d’interpréter «L’annonce faite à Marie» (1990), rendant ainsi hommage à son “Maître” "L’Annonce ? Il la portait tatouée sur son âme depuis la révélation qu’il en avait eu au contact de Paul Claudel" (Jean-Pierre Leonardi).

un véritable tragédien …

Philippe Noiret évoque ce comédien dans ses «Mémoires cavalières» :

"Il était fascinant ! On aurait dit une statue du Moyen-Age. Il avait cette beauté, cette présence et surtout cette diction si particulière qui pouvait parfois paraître un peu affectée. On pouvait dire qu’il avait une voix de sépulcre. J’avais de bons rapports avec lui car je le faisais rire. Mais c’était quelqu’un de terriblement sérieux."

Cependant, toujours d’après Philippe Noiret, Alain Cuny n’aurait pas été profondément heureux de faire l’acteur. On peut penser que son esprit rigoureux d’architecte se heurtait aux exigences des arts du spectacle. Il ne s’est jamais complu dans la facilité. Il avait une vision du monde lucide et douloureuse : "L’art est la seule valeur à laquelle je concède quelque crédit en ce bas monde. Tout le reste est puanteur". Son intelligence exceptionnelle l’aidait à gérer ses angoisses par les rencontres, les échanges, les choix. C’était un vrai tragédien par essence même …

Il avait un style bien à lui, même dans son écriture, comme on peut le voir dans l’hommage qu’il a rendu à son ami Antonin Artaud en 1948:

"Artaud voulait un paroxysme au théâtre - à vingt ans déjà, à Marseille, il préparait un «théâtre spontané» qu’il comptait donner au milieu des usines, comme les élisabéthains voulaient jouer dans les cours de ferme - et mettre le spectateur dans l’état où celui-ci, au cours d’une épidémie de peste, se serait enfin reconnu pour ce qu’il était, débarrassé des panoplies quotidiennes, acculé par la catastrophe, seul au milieu des échafaudages tombés de son conformisme habituel, hors des liens de son cadre social, seul et nu devant sa mort et celle de ses semblables. Le plateau d’un théâtre fait de pierres angulaires comme l’autel des célébrations sacramentelles".

La voix d’Alain Cuny, sublîme et majestueuse, a été souvent choisie pour accompagner des documentaires et des films d’animation.

Humain, tout de même …

Pour ma part, je me souviens d’une émission du petit écran, à laquelle il avait accepté de prêter son concours (même s’il n’a jamais possédé de télévision), rencontre entre un adulte et un enfant, sous l’œil d’une caméra. Alain Cuny s’était montré un extraordinaire monsieur devant un petit garçon qui ouvrait tout grand ses yeux sur le monde. Se révélant conteur, de sa magnifique voix grave, le vieil homme et l'enfant conversèrent avec intérêt et un immense respect. Le petit bonhomme en demeura subjugué, tandis que le comédien, à l’automne de sa vie, contemplait l’enfance qui le regardait en face.

Alain Cuny fuyait le vedettariat flamboyant et tapageur qu'il considérait comme "une technique d’avilissement".

Il avait épousé, en 1962, Marie Ange Giudicelli dont il devait divorcer en 1969.

Il habitait Civry la Forêt, dans la région parisienne, où il repose maintenant. Car il est décédé à l’hôpital Cochin de Paris le 17 mai 1994, à l’âge de 86 ans.

Mais, sachez-le bien, derrière son corps de pierre, le cœur du ménestrel n'a pas cessé de battre.

Documents

Sources: Documents personnels, Imdb, plusieurs images glanées çà et là, dans divers ouvrages ou sur la toile, au cours de nombreuses années de vagabondage, et dont je n'ai pas toujours gardé trace de l'origine.

Jean-Pierre Léonardini : "Artiste qui ne prit jamais la pose à toutes fins utiles, Alain Cuny à l’orgueil somptueux a poursuivi sans fin sa chimère, ce qu’il nommait ’la trace’, qui lui tenait lieu de Graal. En d’autres siècles, on aurait aimé être adoubé par un seigneur de cette trempe." (Hommage rendu au moment du décès de l’acteur)

© Donatienne, juin 2009
(Ed.6.3.1 : 14-10-2013)